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« Qu’est- ce qui fragilise aujourd’hui l’exercice de votre profession au quotidien ? Et, comment y faites-vous face ? »

Rédigé le Dimanche 2 Septembre 2018 à 22:43 | Lu 378 fois | 1 commentaire(s) modifié le Dimanche 2 Septembre 2018

En Avril 2018, notre section s’est associée à une réflexion proposée par la CNVA autour des questions suivantes :
« Qu’est- ce qui fragilise aujourd’hui l’exercice de votre profession au quotidien ? Et, comment y faites-vous face ? »

Une collègue a retrouvé ce texte qu’elle avait écrit en 2011 lorsqu’elle commençait à utiliser un logiciel informatique.

Elle a repensé à ces questions autour desquelles nous avons échangé.

Elle nous dit : « Ça date un peu mais c’est toujours vrai »

Bonne lecture !


Le malaise, cette impression que quelque chose ne va pas, qu’on ne parvient plus à penser le monde ne viendrait-il pas de que l’on oscille quotidiennement entre le réel et le fictif ?
A l’instar du système économique néo libéral qui a accouché d’un monde financier quasi autonome qui fonctionne pour lui-même, déraciné de ce qu’il est convenu d’appeler « l’économie réelle » étant ainsi reconnu qu’il en existe une autre…irréelle, le monde du travail a été envahi de faux repères et cela contribue à donner à chacun une curieuse impression d’inadéquation permanente.
Ainsi, de même que le cours de la bourse obéit aux seuls sentiments des traders (ils sont inquiets, surpris, rassurés…) en dehors de toute évaluation rationnelle du prix de l’action qu’il côte, les entreprises privées et maintenant le service public, dans un souci de rentabilité, se sont vu imposer de nouvelles normes à chiffrer pour penser leurs activités, normes en grande partie déconnectées des réalités du quotidien.
Dans le secteur privé, il a ainsi été investi des sommes considérables en matière de communication et de management au moment même où les postes productifs se réduisaient comme peau de chagrin parce que trop chers. Tout s’est passé comme si ce qui importait n’était pas la production elle-même mais ce qui pouvait en être dit, l’image qu’on en avait car c’est ainsi qu’on rassure les traders et que grimpe l’action en bourse…
Les mêmes méthodes envahissent le secteur d’activité en lien avec l’humain : dans le domaine éducatif, du social, de l’insertion, du soin, on ne s’intéresse pas à ce qui est réellement fait avec les personnes  mais on définit à l’avance ce à quoi ça va servir.
Je m’explique : progressivement s’impose dans tous ces domaines d’activité, une grille de perception du travail auprès des personnes qui se découpe en : objectifs, moyens mis en œuvre, évaluation de la réalisation des objectifs. Le but de l’opération étant d’être en mesure de donner une valeur chiffrée à ces items prédéfinis et (là aussi) de rassurer sur l’efficacité de l’activité.
Pour ce faire, des outils de quantification sont créés dans tous les services afin de comptabiliser tâche après tâche, les précieux renseignements.
Or, cette tentative de compilation laisse une impression de frustration très désagréable à l’utilisateur. Comment, en effet, pour parler de ce que je connais, faire entrer en quelques items toute la complexité de ce qui fait la réalité d’une personne au moment où on la reçoit ? Comment définir ce qui va être engagé avec elle au travers de quelques « problématiques « préétablies ?   Chacun tente de faire coïncider  une partie de la réalité vécue avec l’idée que s’en font ceux qui veulent la quantifier. Il s’en suit une déperdition énorme.
Un exemple en service social : J’ai reçu dernièrement en entretien pour la première fois une personne qui parlait très peu. J’ai passé avec elle une heure environ pour essayer de cerner sa situation (par petites touches, parce que les pleurs surgissaient fréquemment) et pour comprendre quelle était sa demande. Le contenu de cet entretien a révélé : une séparation qui s’est mal passée après une vie de couple émaillée de violence conjugale, trois enfants laissés à leur père, sous la contrainte ; elle, obligée de quitter son foyer  au terme d’une audience auprès du juge des affaires familiales dont elle n’a pas compris les enjeux. Elle est seule, sans logement et sans ressources (et c’était là sa demande). Pendant ces échanges, il a fallu analyser à quoi tenait ce peu de paroles : problèmes psychologiques ? Problèmes de langue ? (Elle est étrangère) ; s’assurer par un questionnement approprié du fait que le père des enfants ne représentait pas, selon elle, un danger pour ces derniers ; analyser, au travers des réponses si ce chagrin traduisait un découragement bien compréhensible ou semblait signer un état dépressif ; expliquer comment se déroule une procédure de divorce ; vérifier que les droits sociaux étaient ouverts ; la demande de logement déposée, la procédure de demande d’hébergement en cours ; sonder les capacités de l’intéressée à débuter des démarches d’insertion (niveau de scolarité, expériences professionnelles) et, finalement faire la demande d’aide financière.
Au moment de remplir les rubriques de notre outil informatique, j’étais perplexe : problématique, actions…Rien ne correspondait à l’ensemble de cette situation. J’ai cliqué « demande d’aide financière ». Et il paraît que c’est à partir de nos chiffres que notre institution aura une meilleure « lisibilité » de ce que l’on fait !
« L’évolution de nos pratiques » implique également de circonscrire  nos  domaines d’intervention. Pour notre service ceux de l’emploi, la santé et le logement ont été cités. Notre action consistant à définir des objectifs concernant ces seuls axes et à clore les dossiers lorsqu’ils sont atteints.
Je vois deux écueils majeurs à adopter cette conception du travail dans notre pratique. L’un concerne les professionnels et l’autre les  personnes qui utilisent leurs services.
Pour ce qui est du risque pour les professionnels, j’anticipe une perte d’énergie et de temps indicible à remplir des grilles d’évaluation (on a vu combien elles sont d’ores et déjà inadaptées). Cela constitue un véritable paradoxe au moment où nos équipes sont moins nombreuses pour faire le travail auprès des personnes, de consacrer autant de temps et d’énergie en quelque sorte à se regarder travailler. Autre dérive pour les professionnels, comme partout où ces méthodes sont utilisées, c’est la falsification progressive des chiffres. Comment pourra- t-il en être autrement à terme, s’il est annoncé à une équipe que sa survie dépend de « ses chiffres » (dont on se garde bien, soit dit  au passage, de préciser ce qu’ils devraient être, de sorte qu’il y a fort à parier qu’ils seront toujours trop faibles…), toute équipe aura une tendance naturelle à les augmenter. (C’est même parfois devenu une commande institutionnelle que de jouer avec ses statistiques : regardons ce qui se passe avec la police ou Pôle Emploi…)
Le second écueil de cette conception du travail concerne les personnes qui s’adressent aux professionnels. Un exemple parmi tant d’autres : je suis une demi douzaines de personnes atteintes d’une maladie psychiatrique. Indubitablement c’est là leur problématique principale en ce sens où elle influe sur tous les aspects de leur vie. Quels objectifs pourrais-je avoir concernant cette problématique ? Quand les aurai-je atteints si je parvenais à les poser ?
D’ailleurs des professionnels travaillent déjà de cette façon. Certaines équipes d’éducateurs en AEMO judiciaire par exemple. Face à une situation complexe et « lourde », elles définissent de petits objectifs atteignables et décident que leur tâche est terminée lorsqu’ils sont atteints : les enfants retournent en classe, ils sont vaccinés, la mère de famille a repris contact avec le service social…C’est ainsi que lorsque s’arrête la mesure, la situation est globalement la même que lorsqu’elle a commencé nonobstant les petits aménagements définis par les éducateurs.
Les partenaires de l’insertion agissent dans cette même veine : ils déterminent ce à quoi ils veulent parvenir avec les allocataires du RSA que le service social est chargé de leur orienter et nous « ré-adressent » ceux avec qui ils n’ont pu avancer.
Ainsi, de dispositif en dispositif, les personnes en difficulté traînent leurs problèmes majeurs, leurs problèmes relationnels, leurs problèmes existentiels, leurs problèmes dans leur rapport à eux-mêmes, ce qui fait en somme que tout le reste va mal.
 En conséquence, si nous aussi, nous travaillons de cette façon, qui prendra la peine d’écouter ce mal-être ? Nous serons bientôt, bien trop occupés à réaliser nos propres objectifs dans cette sorte de déni de réalité généralisé qui semble caractériser notre monde.
Je comprends le besoin de rationalité et j’entrevois le confort intellectuel qu’il y aurait à pouvoir considérer que les problèmes des personnes sont indubitablement identifiables et tout aussi indubitablement gérables ; mais vingt-six ans de travail social m’ont appris qu’il faut accepter le fait que travailler avec l’humain est toujours un pari, accepter le fait qu’on ne pourra jamais mesurer la part de notre action dans l’évolution de l’autre et accepter que pour certains une énorme énergie déployée semblera ne déboucher sur rien et que pour d’autres, un entretien unique, banal à nos yeux et tout de suite oublié, aura un impact déterminant.
Mais est-ce si important de mesurer ? Ne peut-on partir du postulat que la rencontre d’un professionnel et d’une personne en demande d’aide au sujet de sa vie : sa place dans sa famille, dans son histoire, dans la société au sujet de ses désirs… apporte, de façon certaine quelque chose pour le demandeur à plus ou moins brève échéance ?
 
Peut-on encore éviter qu’à force d’user d’outils statistiques artificiels, les professionnels qui œuvrent auprès de personnes en souffrance s’éloignent autant de la réalité de leurs besoins que l’a fait la sphère financière de l’économie « réelle » ?
 
C.B. décembre 2011



Dimanche 2 Septembre 2018


1.Posté par Huret le 04/09/2018 22:18
Hélas, tellement vrai et toujours d actualité

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