RFSS N°302 : « Le service social et la bricole »





Numéro coordonné par Joran Le Gall

Qu’est-ce que faire vraiment du travail social ? Rarement, la question a trouvé une réponse aussi directe que dans ce numéro. Entre les règles prescrites et la réalité du terrain s’ouvre un écart que les professionnel·les comblent chaque jour à force d’ingéniosité, d’ajustements, d’improvisations – ce que ce dossier choisit d’appeler, sans détour, « la bricole ». Le terme dérange, et c’est précisément là que réside sa force. Là où les chercheur·es lisent une minimisation, les professionnel·les reconnaissent une description juste de ce qui se passe vraiment dans les coulisses de l’intervention. Ce numéro explore cet espace inconfortable : celui où le bricolage inventif côtoie la boulette assumée, où l’adaptation créative frôle parfois l’épuisement ou l’échec, et où bricolage et boulette participent, au fond, de la même expertise. Le dossier s’articule en trois parties. « Vous avez dit bricole ? » convoque les concepts : travail réel, travail prescrit, et ce que le mot lui-même dit, cache ou révèle de la profession. « Les mains dans le cambouis » plonge dans des terrains concrets – logement, hôpital, rue, intelligence artificielle – pour saisir la bricole à l’œuvre dans toute sa palette. « Hors des sentiers battus », enfin, rassemble les contributions les plus narratives : ratés formateurs, détours inattendus, expérimentation par le théâtre – des textes intimes qui, peut-être, éclairent le mieux ce que « bricole » veut dire.

Éditorial

Il y a quelques années, en lisant Éloge du carburateur de Matthew B. Crawford – un philosophe américain qui a quitté son poste de directeur d’un think tank à Washington pour ouvrir un atelier de réparation de motos –, j’ai été frappé par l’attention qu’il porte au savoir-faire manuel, à ce qu’il nomme l’« intelligence pratique » du travailleur qui diagnostique, ajuste, bricole et répare. Crawford y défend l’idée que le savoir-faire pratique ne peut être réduit à l’application de règles – que c’est précisément dans l’écart entre la règle et le réel que se joue la véritable compétence. Cette observation, formulée à propos de mécaniciens et d’électriciens, m’a immédiatement fait penser aux professionnel·les du travail social.

C’est dans cet esprit qu’a été rédigé l’appel à contribution dont ce numéro est issu. Le travail social en général (et le service social en particulier) se caractérise par une tension permanente entre les cadres formels d’intervention et la réalité complexe du terrain. Face à cette tension, les professionnel·les développent quotidiennement des stratégies d’adaptation, d’improvisation et d’ajustement, que l’on peut qualifier de « bricolage professionnel ». Loin d’être une approximation, ce bricolage constitue une dimension centrale de l’expertise professionnelle, mobilisant créativité, expérience et capacité d’adaptation aux situations singulières. Cependant, qu’en est-il lorsque le bricolage tourne à la « bricole » ? Quand les ajustements nécessaires deviennent des ratages, des erreurs ou des échecs ? Ces « boulettes » font partie intégrante de la pratique professionnelle, sans qu’elles soient pour autant facilement assumées ou analysées.

Ce numéro est le premier issu d’un format éditorial expérimental que nous avons baptisé « Écritures au fil de l’eau ». Le principe en est simple : trois appels à contribution ont été lancés simultanément sur des sujets différents, et le premier à rassembler un nombre suffisant d’articles de qualité donne naissance à un numéro. Cette approche s’inscrit dans une logique de proximité avec les pratiques de terrain et de respect du temps de maturation des réflexions professionnelles. Parmi les trois thématiques lancées, « Le travail social et la bricole » est celle qui a reçu le plus de contributions – et, faut-il le dire, de loin.

Ce succès s’est accompagné d’un paradoxe que nous n’avions pas anticipé. Lorsque le titre du numéro a été soumis à des chercheur·es, il a été accueilli avec une certaine circonspection : « bricole » leur semblait dévalorisant, renvoyant davantage à quelque chose de peu d’importance qu’à l’ingéniosité réelle des professionnel·les. Ces dernier·ères y ont vu une invitation à parler enfin du réel, de ce qui se passe vraiment dans les coulisses des interventions. Ce que cette divergence dit peut-être, c’est que les professionnel·les eux-mêmes sous-estiment leurs propres capacités créatives et adaptatives – au point que le mot « bricole » leur apparaît comme une description juste, là où les chercheur·es voient une dévalorisation. Cette tension, Véréna Keller, qui ouvre ce numéro, la formule avec une clarté sans détour : « Non, dit-elle, le service social n’est pas une bricole, et user de ce mot, c’est prendre le risque de balayer des décennies de théorisation, de formation, de mandat public. » C’est toutefois aussi, paradoxalement, nommer quelque chose de vrai sur la réalité du travail quotidien. C’est dans cet espace inconfortable que se déploient les contributions que vous allez lire.

Le numéro est organisé en trois parties. La première, « Vous avez dit bricole ? », rassemble des textes qui interrogent ce que le mot dit, ce qu’il cache et ce qu’il révèle du travail réel face au travail prescrit. La deuxième, « Les mains dans le cambouis », est ancrée dans des terrains spécifiques – logement, hôpital, rue, intelligence artificielle – et montre la bricole à l’œuvre dans toute sa palette : créative, épuisante, collective. La troisième, « Hors des sentiers battus », réunit des récits de ratés formateurs, de chemins inattendus, d’une expérimentation par le théâtre – les contributions les plus narratives, les plus intimes, peut-être les plus éclairantes.
J’ai une nouvelle fois eu beaucoup de plaisir à coordonner ce numéro de la Revue française de service social. J’espère que vous aurez autant de plaisir à le lire, et qu’il vous donnera envie d’en approfondir les réflexions.

Joran LE GALL

ISSN : 0297-0376

ISBN : 978-2-491063-39-9

TAP_2.pdf  (2.29 Mo)


DOSSIER : LE SERVICE SOCIAL ET LA BRICOLE

Éditorial – Joran Le Gall

PREMIÈRE PARTIE : VOUS AVEZ DIT BRICOLE ?

– Défendre, critiquer, surmonter  Véréna Keller
– Désobéir sans héroïsme. Bricolages ordinaires et travail réel en service social  Eve Issler Chrétien et André Decamp
– Le travail social à l’épreuve du management. Stratégies d’ajustement et résistances des professionnels  Delphine Boutes
L’écoute sociale, forme d’intelligence pratique ?  Régis Robin

DEUXIÈME PARTIE : LES MAINS DANS LE CAMBOUIS

– Le fil et la main : du bricolage au geste professionnel - Isabelle Boisard
– La bricole, l’ADN du dispositif Logipsy - Christine Tabutaud
– Créer pour résister à l’automatisme. Favoriser le lien dans l’urgence et la séparation : le rôle du travail social à l’hôpital – Salomé Balay
– Bricoler avec l’IA : une nouvelle compétence invisible du travail social – Maëlle Le Cunff

TROISIÈME PARTIE : HORS DES SENTIERS BATTUS

– Tous les chemins mènent-ils à Rome ? – Marie-Henriette Etcheverry
– Tricoter avec de la ficelle. Tribulations d’une assistante sociale de rue – Marie Mourez
– Du silence à la scène : le théâtre comme levier de remobilisation – Marc Jablonski

COMMUNICATIONS

– Solidarité et protection sociale. Conditionnalités et périmètres d’une notion aux premières années de la Révolution française – Denis Decourchelle

VIE DE L’ANAS

– Déclaration commune suite à l’instruction ministérielle du 16 mars 2026
– Déclaration du conseil d’administration de l’ANAS suite à l’assemblée générale 2026
– Nous avons reçu
– À vos agendas
– Derniers numéros parus



 

Lundi 21 Septembre 2026

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