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Synthèse des journées d'études des A.S. hospitalières


Jacques Trémintin assistant social et journaliste à lien social a conclu les journées nationales hospitalières de l'ANAS avec une synthèse résumant les différents points abordés pendant ces 2 jours. Voici le texte de son intervention :



Synthèse des journées d'études des A.S. hospitalières
Le temps dans tous ses états

L’exercice de synthèse n’est jamais facile à réaliser. A vouloir trop résumer, on risque d’être trop réducteur. Réducteur tout d’abord, parce qu’on a toujours trop tendance à simplifier en rabotant les nuances.
Réducteur ensuite, parce qu’on omet toujours certains propos.

Je vais donc m’inscrire dans une logique de frustration.

Mais l’acte de formation n’est vraiment créatif que lorsqu’on en sort avec plus de questions que de réponses.

Je vous propose de partir d’un certain nombre d’adages ou de maximes. Certains ont été utilisés lors de ces deux journées. D’autres m’ont été inspirés par certains des propos tenus.

Je les commenterai à partir des interventions faites tant à cette tribune que dans la salle ou en commission. Ce que je vais vous présenter évoquera inévitablement à chacun d’entre nous des situations issues de notre pratique professionnelle. Je ne conçois en effet l’utilité de la démarche théorique qu’à partir de l’éclairage qu’elle peut apporter à la pratique et réciproquement.

Premier adage donc que je vais commenter :
« le temps n’est pas le même selon les acteurs »

Saül Karsz, que je citerai souvent ici, nous a proposé un exercice vraiment décapant., en abordant ce qui, au premier abord, peut nous semblre évident. Après le passage de celui que je surnomme l’iconoKartsz, ça l’est déjà moins ! Saül nous a donc tout d’abord rappelé l’illusion d’une naturalisation du temps. Non, cette dimension est différente selon le lieu, les personnes, la période historique.

Georges Picherot ira dans le même sens, quand il parlera des situations de maltraitance et du décalage qu’elles induisent entre le temps judiciaire et le temps de l’évaluation. Bien sûr il existe des circonstances où il ne peut être question d’attendre, tant la nécessité de protéger l’enfant s’impose. Si une jeune-fille vient vous confier être abusée régulièrement par un parent et qu’elle risque de subir la même agression le soir-même, il vous sera difficile de différer la prise en compte et de lui dire : « on se revoit la semaine prochaine pour en reparler ». Mais toutes les situations ne justifient pas une telle précipitation. Ce qui nous est alors demandé n’est pas un simple diagnostic suivi d’un traitement, mais une démarche qui fasse la place à une compréhension fine du problème posé et une élaboration patiente des solutions à envisager. Sinon gare aux erreurs de perception.

En venant dans le train, je lisais le dernier ouvrage de Marcel Ruffo. Il y évoque le cas d’une petite fille affirmant que son papa lui a mis du blanc sur ses fesses. La mère qui la récupère le dimanche soir, le couple est divorcé, contacte les gendarmes dès le lundi matin. L’enquête démontrera qu’il s’agit d’une crème prescrite par un pédiatre pour soigner un urticaire particulièrement tenace sur les fesses. Ruffo affirme que peut-être, ce papa aurait du demander à la pharmacienne ou à une infirmière d’effectuer cet acte, pour éviter toute accusation ! Ce qui est quand même un comble !

L’atelier informatique a bien su, lui aussi, mettre en évidence cette contradiction. Cette technique n’est ni bonne, ni mauvaise en soi. Certes en favorisant l’uniformisation et le quantitatif, elle s’oppose à un travail d’accompagnement qui ne se laisse pas si facilement coder en langage binaire (oui/non) car favorisant plutôt le qualitatif. Mais c’est la même technique qui peut libérer le professionnel de tâches fastidieuses et lui faire gagner un temps précieux qu’il peut alors consacrer au contact avec les usagers.

C’est vrai, l’a concédé Saül, l’accompagnement social est de plus en plus soumis à la logique marchande, les critères servant à décompter l’utilisation de son temps étant confisqués par le politique. C’est la démonstration qu’en a aussi fait Bernard Marot évoquant clairement l’écartèlement dans lequel se trouve l’administration coincée entre une commande à court terme d’élus surtout intéressés par les résultats immédiats pouvant fournir des dividendes électoraux rapides et une action sociale dont on ne peut le plus souvent mesurer les effets qu’à l’échelle d’une génération. Récemment, j’ai été contacté par un élu à propos d’un pré-adolescent qui posait problème sur sa commune. Nous avons alors engagé un dialogue de sourd que je n’ai finalement décodé qu’en écoutant Bernard Marot. L’élu voulait un placement pour l’enfant afin de le soustraire à ce que pouvait voir ses concitoyens. Moi, je ne parlais que de long terme : un accompagnement sur la durée, qui permettrait à cet enfant de vivre les années à venir sans trop de dégâts (mais je ne pense pas sans pas de dégâts). Après m’être expliqué, l’élu m’a à nouveau redit ce qu’il voulait. Et j’ai reformulé ma propre approche. Manifestement, nous ne nous comprenions pas. Lui, c’était tout, tout de suite : une nouvelle version de Molière (« cachez cet enfant que mes électeurs ne sauraient voir »). Et moi, c’était : on va essayer de faire en sorte que dans les années à venir il se calme petit à petit. Nous ne nous comprenions pas.

Cette illustration rejoint ce que Bernadette Libessart nous a rappelé : chez les usagers, il y a un temps pour tout, y compris un temps privé que les professionnels n’ont pas à étaler, dans un dossier ou ailleurs. Non, tout n’est pas bon à dire, ni à écrire. Il faut aussi préserver le temps de l’intimité chez l’autre qui a un droit inaliénable à l’opacité.

Ainsi arrive-t-il parfois que les assistantes sociales soient placées systématiquement là où elles ne souhaitent pas forcément l’être, ont fait remarquer les participants à la commission sur le placement psychiatrique à la demande d’un tiers. On leur demande trop souvent de poser cet acte grave du tiers au détriment d’un temps qui serait nécessaire entre partenaires pour mieux évaluer la situation.

Le temps des uns n’est jamais forcément le temps des autres . Il est des évidences qu’il faut parfois répéter à l’envie, tant elles peuvent nous échapper dans notre approche quotidienne.

Seconde maxime que je vais illustrer :
« le temps se mesure à la qualité du présent. »

Notre cher président est allé rechercher dans sa longue et torride culture ecclésiastique acquise au petit séminaire, les propos de Saint Augustin, que l’ont croirait inspirés pour notre profession. Que disait donc ce Saint homme (je parle de Saint Augustin, pas de notre président) :il n’y aurait ni passé, ni avenir, mais seulement un présent.
Un présent du passé tout d’abord. Nous sommes en permanence sollicités par les usagers pour prendre partie sur ce qui a pu se dérouler dans leur vie avant qu’ils n’arrivent jusqu’à notre bureau. Et nous n’y pouvons pas grand chose, sauf respecter ce qu’ils nous en disent qui constitue toujours une reconstruction de souvenirs et d’évènements révolus revisités avec leur conscience du moment. Ce qu’ils évoquent alors peut se relier à leur important besoin de ressourcer leur estime d’eux-même à partir d’un passé qu’ ils auraient tant voulu vivre parfois moins chaotique.

Il y a un présent de l’avenir ensuite. C’est l’espoir d’un futur meilleur auquel chacun d’entre nous s’accroche. C’est là un des principes essentiels de notre profession : aller chercher chez l’autre cette petite flamme qui peut apparaître bien ténue mais qu’il nous revient à faire grandir pour leur permettre de retrouver les moyens de s’en sortir.

Et n’y a donc qu’un présent dont on doit pouvoir mesurer la qualité.

Ce n’est guère facile car il est vrai que notre travail a une part d’indéterminable.

Comment rendre compte de ces moments magique dont l’usager s’emparent pour rebondir et retrouver le potentiel jusque là enfoui qui l’amène à repartir vers –comme le disait Saül- un « ailleurs » ?

Et puis, il y a ces longs démarrages qui nécessitent une maturation. Tout peut apparaître bloqué, mais en fait une évolution sourde se produit à bas bruit qui n’émergera peut-être qu’à un moment où on s’y attend le moins.

Comment rendre compte de ce savoir faire qui est fait, dans le premier cas, d’une simple prise de contact et dans l’autre d’un long et patient cheminement, s’inscrivant dans la continuité et la fiabilité d’un professionnel qui continue à croire en l’autre quelles que soient les aléas ?

Mais, là aussi, Saül a su « remettre les pendules à l’heure », en appelant à renoncer à l’illusion d’une relation à l’autre qui n’appartiendrait uniquement à l’indicible, preuve que notre héritage religieux n’a pas complètement disparu, suppose-t-il.

Il n’y a rien qui ne soit impénétrable et qui ne puise faire l’objet d’une analyse, d’une évaluation et le gros mot fut alors lâché d’une « démarche qualité ».

Cette évaluation , qui fait si peur,n’est en soi ni bonne ni mauvaise.

Elle est mauvaise, dès lors où elle réduit notre action à une simple marchandise ou un service qui devraient respecter des critères de rentabilité.

Mais dès lors que les professionnels s’emparent de cet outil, en mettant en place des critères et des modalités qu’ils ont contribués à élaborer, l’évaluation peut constituer un formidable moyen de réajustement et de renouvellement des pratiques.

Troisième adage :

« l’important n’est pas d’avoir du temps, mais de savoir ce qu’on en fait »

C’est Viviane Pasquier qui a pris l’offensive sur ce thème.
C’est vrai qu’elle a déclenché l’hostilité de la salle à soupçonner les professionnels qui se plaignent de manquer de temps, de ne pas savoir bien l’utiliser ou de faire preuve de moins de motivation.
Un chef qui reproche à ses subordonnées de tirer au flanc : c’est quand même un grand classique !

Mais, derrière cette réflexion assez provocante, se cachait une véritable réflexion. *

Elle nous a dressé un programme tout à fait ambitieux pour savoir réagir à ce maudit temps qui nous file entre les doigts :

 Réajuster les pratiques pour privilégier certains secteurs,
 Utiliser les nouvelles techniques de communication,
 Déléguer les tâches,
 Réfléchir à la clinique de l’intervention médico-sociale pour la rendre plus efficiente…

La salle réagira autour de la notion d’urgence et des services d’astreinte proposés dans divers établissement, démontrant que cette question, loin d’être débattue au préalable, semblait répondre bien plus aux inquiétudes des autres corporations (médecins ou infirmier) qu’à une véritable demande de la part des usagers.

Bernard Marot rajoutera qu’il s’agissait là d’une concession faite à un public qui trop souvent se situe dans la logique du risque zéro et d’une démarche non pas citoyenne mais consumériste.

Saül nous a expliqué qu’il n’est pas d’oppression qui s’exerce sans la soumission et la passivité -il ira jusqu’à la complicité- de celles et ceux qui sont opprimés. On préfère trop souvent se réfugier dans le lamento que de passer à l’offensive, prétendra-t-il.
Cela n’aura pas été le cas de ces deux journées qui ont été remarquables en terme de créativité.
Elle ont fort bien illustré notre


Quatrième adage : « Devenir maître (maîtresse) de son temps »

Saül a distingué entre « être disponible » et « se rendre disponible ». Ce distinguo sémantique n’est pas innocent, car il permet de mettre en avant l’action délibérée des professionnels. Non pas celle qu’ils subissent mais celle qu’ils agissent.

Après Viviane Pasquier qui nous en a donné un exemple certes contestable ou contesté mais qui a le mérite d’exister, ça a été au tour des assistantes sociales de l’assistance publique de montrer comment une profession peut prendre à bras le corps la question du temps, du temps que l’on fixe à un moment donné dans les pages d’un dossier : que faut-il placer dans ce fameux dossier ? Comment va-t-il être communiqué ? Ce n’est pas aux autres de décider pour nous sans que nous soyons consultés.

Encore, démonstration nous a été faite brillamment par Mesdames Caubet et Le Floch de la capacité créatrice de cette profession à réfléchir sur les logiques telles que gagner du temps pour en perdre et perdre du temps pour en gagner. Avoir le nez dans le guidon, c’est se limiter à finir dans l’agir. Se donner les moyens de contrôler le temps, c’est permettre de se reconstruire tant professionnellement que personnellement et éviter l’étranglement.

Notre société s’est dotée récemment d’une loi qui inscrit le respect du temps du malade dans le soin. Anne-Marie Regnoux nous a expliqué que l’intervention thérapeutique ne peut plus faire l’économie d’une communication du dossier médical. Les procédures, quant à cette consultation, sont scandées et doivent respecter des conditions précises. Mais elles ont dorénavant intégré le droit fondamental de tout un chacun d’avoir accès à ce moment si particulier et que trop longtemps, les médecins se sont appropriés.

Cela devrait nous amener à ne plus jamais dire : « je n’ai pas le temps », mais lui préférer : « je ne prends pas le temps » Il faut nous inscrire dans cette dimension volontariste qui nous amène non sur le versant de la victime mais dans la logique du choix et de la hiérarchisation de ce que nous décidons de faire du temps qui nous est imparti.

Viviane Pasquier, là encore, l’a fort bien illustré : malgré les plaintes de la profession sur le manque de temps, tout assistant de service social en trouve toujours pour se mettre à l’écoute du client.

Georges Picherot a aussi parlé de cette nécessité de mieux savoir choisir le temps pour annoncer une mauvaise nouvelle à des familles qui bénéficieraient ainsi d’une meilleur accompagnement.
Mais la salle lui a répondu -preuve que nous sommes tous contraints de rentrer dans la complexité- que le malheur retombera toujours plus ou moins sur celle ou celui qui est porteur de cette mauvaise nouvelle. Ne sommes-nous pas toutes et tous potentiellement des Cassandre à la petite semaine. ?

Je voudrais terminer cette synthèse par un adage qui m’a frappé lorsque je suis entré en formation :

« Dans le travail social, il est urgent d’attendre ».

Je vais l’illustrer à partir de l’atelier auquel j’ai assisté jeudi après-midi et que j’ai trouvé passionnant, son animateur nous ayant tenu en haleine pendant 1h30 sur l’histoire de la psychiatrie et des traitements thérapeutiques.

Il nous a raconté cette histoire extraordinaire de Louix XV décidant en 1750 de faire venir au palais de Versailles un ami frappé d’un irrépressible phobie à l’égard des animaux. Impossible donc de le faire se déplacer en carrosse, à cause bien entendu des chevaux. Et voilà, ce curieux personnage, se faisant transporter depuis l’Yonne en chaise à porteur. A son arrivée, miracle, ses troubles mentaux avaient disparu. Il n’en fallut pas plus, pour que le médecin du roi (un certain Chirac : c’est authentique !) émettent l’hypothèse de la bienfaisance du balancement sur la maladie mentale. Et les contemporains de ce fin analyste, de mettre alors au point, toute une série de machineries, allant du simple balancement type balançoire à une ancêtre des machines à laver où l’on introduisait le malade mental.

Les effets n’étant pas probants, les apprentis-psychiatres d’alors s’inscrire dans le toujours plus, inventant d’autres machines balançant ou tournant encore plus.

Les héritiers modernes passés maîtres dans le soin apporté aux malades mentaux, ne feront que reproduire cette démarche, commençant par prescrire 15 gouttes de neuroleptique par jour et constatant l’inefficacité de la médication, iront jusqu’à 400 gouttes.

Toute nouveauté attire, toute mode influence. Mais il faut en la matière raison garder et ne pas opter pour le nouveau contre l’ancien au prétexte qu’il serait forcément plus opératoire. Mais à l’inverse, il ne faut pas non plus rejeter toute nouveauté d’emblée. Ce que Brassens affirmait dans une de ses chansons : « le temps ne fait rien à l’affaire, qu’on soit jeunot qu’on soit grand-père … quand on est con, on est con ! »

Les multiples déclinaisons de cette notion du temps que j’ai entendues au cours de ces deux jours n’ont fait que me renforcer dans cette conviction qu’il faut savoir souvent différer sa réflexion et ses analyses.
Cela ne signifie aucunement ne pas agir, mais ne pas confondre la contrainte parfois à intervenir dans l’urgence avec l’obligation à fournir une sorte de prêt à porter immédiat et automatique de la bonne réponse.

Je terminerai donc là où notre président a commencé : en vous appelant à la vigilance contre cet « agir vite, pensée courte : une cause/un effet, à la personne suivante ! ».

J’ai bien conscience de vous avoir pris un peu trop de votre temps.

Je vous laisse donc en reprendre possession !


Jacques Trémintin
28 novembre 2004


Mercredi 10 Décembre 2003